Mardi 2 février 2010 2 02 /02 /2010 17:28

http://souilhe.eu/wp-content/uploads/dsc00018.jpgLe 1er février, le président du MEDEF dans le Nord - Pas-de-Calais déclare à la Voix du Nord : « L'avenir de l'université passe par l'entreprise ». Le même jour, et dans le même journal, une interview du président de l'Université Lille II porte le titre : « Désormais, les enseignants-chercheurs vont être rémunérés à la performance ». Un langage dans le droit fil des recommandations du « rapport Aghion » dont le titre est fort parlant : « L'excellence universitaire : leçons des expériences internationales ». Ou, comme dans la présentation du rapport : « L’excellence universitaire : leçons des expériences étrangères ». La cible est donc bien l'université publique française, et le modèle plus ou moins avoué, les universités privées des Etats-Unis ou du Royaume-Uni. Le 1er février également, The Guardian publie un article intitulé : « Cuts will deprive thousands of university place, academics warn », à propos des coupures budgétaires annoncées dans l'enseignement supérieur britannique. De même, la semaine dernière, la NACUBO (National Association of College and University Business Officers) a diffusé un saisissant tableau des pertes (2008 - 2009) en fonds propres capitalisés des universités des Etats-Unis et du Canada. Des chiffres auxquels il conviendrait d'ajouter les pertes récentes en liquidités qui, dans le cas de l'Université de Harvard, ont atteint la somme de 1.8 milliards de dollars US (pour une perte de 11 milliards en fonds propres capitalisés). En réalité, l'offensive du secteur privé contre la recherche et l'enseignement publics français a lieu dans une situation de désinformation générale par rapport à la réalité des systèmes universitaires posés en exemple, mais aussi par rapport au rôle des institutions de la recherche fédérale dans un pays comme les Etats-Unis. Qu'il s'agisse de la mainmise progressive du secteur privé sur l'enseignement supérieur, ou de la politique de démantèlement du Centre National de la Recherche Scientifique (CNRS) et des autres établissements publics à caractère scientifique et technologique (EPST), l'absence d'un debat transparent est manifeste.

 

Le rapport Aghion passe tout simplement sous silence le rôle dirigeant, dans la recherche des Etats-Unis, des institutions de la recherche fédérale analogues du CNRS et des autres EPST. Il ne les mentionne même pas. Comme il ignore, tout simplement, l'existence du CNRS et de l'ensemble des organismes français de recherche. Mais d'autres silences sont également très parlants.

Le debat autour de l'article du Nouvel Observateur : « Université: Orsay bientôt sur les traces d'Harvard ? » : http://leblogdeleducation.blogs.nouvelobs.com/archive/201... a été l'occasion, pour plusieurs internautes comme pour nous-mêmes, de refaire le point sur un certain nombre d'informations et de données qui ne font l'objet d'aucune analyse circonstanciée dans le rapport Aghion, pas plus que dans la propagande gouvernementale et lobbiste actuelle.

 

Tout d'abord, sur la prétendue gestion moderne que représentent les fonds propres capitalisés.

D'après le tableau diffusé par la NACUBO : http://www.nacubo.org/Documents/research/2009_NCSE_Public... les universités des Etats-Unis qui ont essuyé, en pourcentage, les plus lourdes pertes de patrimoine ont été précisément les plus riches, prestigieuses et théoriquement les mieux gérées.

Les chiffres paraissent très parlants. Harvard passe de 36,6 milliards de dollars US de fonds propres capitalisés en 2008 à 25.7 milliards en 2009. Yale, de 22.9 milliards à 16.3 milliards. Stanford, de 17.2 milliards à 12.6 milliards. Princeton, de 16.3 milliards 12.6 milliards, et ainsi de suite.

Les fonds propres capitalisés des universités US sont, tout compte fait, une source de revenus pour des « spécialistes de l'investissement » et de profits pour des financiers.

Et s'il pouvait exister encore un doute quant aux dérives de la gestion de l'argent des universités par des cercles restreints assistés de quelques « experts » et sociétés d'investissement, la perte de 1.8 milliards de dollars en liquidités essuyée par l'Université de Harvard a attiré de nombreuses critiques. Voir l'article du Boston Globe du 29 novembre : « Harvard ignored warnings about investments » : http://www.boston.com/news/education/higher/articles/2009...

Qui en parle, au moment où le gouvernement français s'apprête à se servir du « grand emprunt » pour fabriquer artificiellement les fonds propres capitalisés des universités prétendument « autonomes » ?

 

[...]


Et quelles peuvent être les garanties d'indépendance d'un enseignement supérieur dépendant des dons des riches ?

Par exemple, un centre de l'Université de Harvard porte le nom du fondateur et président honoraire de la Commission Trilatérale, l'ancien président de la Chase Manhattan Bank David Rockefeller.

Sur le site du David Rockefeller Center for Latin and American Studies (DRCLAS) de l'Université de Harvard, on peut lire par exemple cette note d'avril 2008 : http://www.drclas.harvard.edu/regional_office/innews/giants

A Giant’s Gift : David Rockefeller gives $100 million for undergraduate education

 

DAVID ROCKEFELLER ’36, G ’37, LL.D. ’69, has made a $100-million gift to Harvard, the largest by an alumnus in University history. Reflecting the convergence of his own lifelong interests and current Harvard priorities, the gift will support two broad initiatives.(...)

 

Les axes de recherche sont donc déterminés, d'après cette note, par une « convergence » entre les souhaits du donant et la politique scientifique et pédagogique de l'université.

Pour rappel, le site de la Commission Trilatérale : http://www.trilateral.org

Dans un tel système, la question des garanties d'indépendance se pose également pour les universités déclarés publiques mais, à gestion « autonome » et recherchant également des dons. D'autant plus, que dans un pays comme la Grande-Bretagne les coupures budgétaires risquent de pousser les universités publiques vers un rapprochement avec des sources privées de financement.


La situation, nettement moins stable qu'en France, de l'emploi des scientifiques en Grande-Bretagne ou aux Etats-Unis affaiblit également les garanties d'indépendance de la recherche et de l'enseignement supérieur.

A propos du défaut de transparence reproché à l'université britannique d'East Anglia par rapport à ses recherches sur le rechauffement climatique, voir par exemple l'article du Guardian du 27 janvier « University in hacked climate change emails row broke FOI rules » (FOI = freedom of information) : http://www.guardian.co.uk/environment/2010/jan/27/uea-hac...


 [...]


Résultat, de toute évidence, de la nature même d'un système basé sur la « gestion du privé », la précarité, la concurrence, l'incertitude, la course au stress... Mais dans ce cas, pourquoi faudrait-il importer un tel système en France ? Ses prétendus « résultats positifis » ne sont en rien confirmés à l'heure actuelle par la situation des Etats-Unis sur le plan de l'éducation et de la technologie. Pareil pour le Royaume-Uni, dont le déclin a été encore plus rapide. Quels intérêts sert un tel « modèle » ?

 

Plus globalement, d'ailleurs, les perspectives des universités britanniques ne paraissent guère brillantes. Voir, par exemple, les articles :

« Cuts will deprive thousands of university place, academics warn » (The Guardian, 1er février)

http://www.guardian.co.uk/education/2010/feb/01/cuts-depr...

« University cuts, redundancies - and bye-bye palaeography at King's College London » (Times Online, 28 janvier)

http://timesonline.typepad.com/dons_life/2010/01/universi...

« KCL Engineering department could close » (London Student, juin 2009)

http://www.london-student.net/2009/06/02/kcl-engineering-...

etc...

A propos de l'article sur la suppression de la paléographie au King's College, un internaute écrit ce commentaire :

The Bill Gates Chair of Palaeography? The George Soros Readership in Byzantine Studies?

(fin de citation)

Précisément, Valérie Pécresse a récemment rendu visite au Kings'College :

http://www.kcl.ac.uk/news/news_details.php?news_id=984&am...

 

Doit-on vraiment souhaiter que les universités françaises s'engagent « sur les traces de Harvard », ou sur celles des universités britanniques ? Ou encore, que leur avenir, leurs orientations ou leur politique scientifique soient déterminés par « les entreprises » ? Nous ne le pensons pas. Ce serait, bien au contraire, un très grave recul historique.

Voir l'article en entier
Par cgtup
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander
Retour à l'accueil

Calendrier

Mars 2010
L M M J V S D
1 2 3 4 5 6 7
8 9 10 11 12 13 14
15 16 17 18 19 20 21
22 23 24 25 26 27 28
29 30 31        
<< < > >>

Recherche

 
Créer un blog gratuit sur OverBlog - Contact - C.G.U. - Signaler un abus - Articles les plus commentés