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En 2003, en pleine réforme du LM D, vous écriviez avec le collectif Abélard, Universitas Calamitatum : Le livre noir des réformes universitaires (1), Qu’est-ce qui a changé dans les universités depuis ?
A l’époque, nous faisions figure de mauvais prophètes. Le LMD était perçu le plus souvent positivement par les étudiants (même si un mouvement d’opposition à cette réforme s’était développé, il restait confiné) comme par les enseignants. Il faut dire que les promoteurs du processus de Bologne (la façon dont on nomme le LMD à l’échelle européenne) avaient été habiles, insistant par exemple sur l’élargissement des possibilités de mobilité des étudiants.
Or, ce que nous avions évoqué de plus noir est advenu, plus rapidement encore que ce que l’on imaginait à l’époque. Comme par exemple l’instrumentalisation des savoirs, passés au crible de la « compétence ». Ou la transformation de l’université en (petite) entreprise et de son président en petit patron (il reste faible par rapport au ministre), localement tout puissant.
Qu’est-ce qui est remis en cause aujourd’hui avec la loi Pécresse ?
La loi Pécresse, c’est la loi LRU (libertés et responsabilités des universités) et toute une série de textes d’accompagnements (comme le « plan réussite en licence » ou ce fameux décret réformant le statut des enseignants-chercheurs).
En réalité, on prête beaucoup à Pécresse, trop si l’on songe que la LRU prolonge en réalité le LMD lancé par Claude Allègre. Et ce qu’elle met en oeuvre aujourd’hui était dans les tuyaux des « modernisateurs » depuis quelques années. La question universitaire faisait jusqu’il y a peu l’objet d’un consensus entre gauche et droite de gouvernement. Un an avant la LRU, pratiquement toute la LRU, sous forme de préconisations, est présente dans le rapport parlementaire sur « la gouvernance des universités dans le contexte de la LOLF » (Assemblée nationale n°3160) rédigé par les députés socialiste, Alain Claeys, et UMP, Michel Bouvard. En fait, une partie de la gauche est devenue très libérale en matière d’enseignement supérieur. Par exemple, les conseillers de Ségolène Royal sur ce dossier, pendant la campagne présidentielle, se faisaient les chantres d’une augmentation massive des droits d’inscription, accompagnée, il faut le reconnaître, de quelques mesures « sociales » !
A votre avis, pourquoi le mouvement se radicalise-t-il (on parle de « grève illimitée») ?
Le mouvement se radicalise en effet. L’ultimatum de la coordination nationale des enseignants
chercheurs (le 2 février l’université s’arrête) est sous ce rapport révélateur. La radicalisation se traduit aussi
dans les formes d’action choisies. Plus spectaculaires. Comme ces cours « sauvages », dans des lieux publics par exemple. Ou les lancers de savates, à l’irakienne. Les universitaires ne sont pas
coutumiers de ce type d’interventions.
La radicalisation des enseignants-chercheurs est à la mesure de la déception d’un certain nombre d’entre eux, qui avaient joué le « jeu » de la réforme, faisant crédit aux ministres successifs de l’enseignement supérieur de leurs intentions louables. Ils découvrent la machinerie d’un dispositif qui a pour vocation première de mettre en concurrence les universités et de ravaler au statut de collèges universitaires les moins puissantes d’entre elles.
Mais la radicalisation est aussi une réponse à la radicalisation gouvernementale. Radicalisation
dans le mépris, et l’ignorance, manifeste dans le discours présidentiel du 22 janvier (lancement d’une prétendue stratégie nationale de recherche et d’innovation). Ce discours a accentué, sans conteste, la mobilisation.
Radicalisation dans l’autisme ministériel aussi. Valérie Pécresse n’entend pas la communauté universitaire, ne voit pas que les présidents d’université, majoritairement en tout cas, ne parlent plus en son nom.
S’agit-il d’un mouvement isolé de quelques professeurs ou bien toute la communauté scientifique est-elle mobilisée?
Il y avait eu, dès 2003, la mobilisation des chercheurs des grands organismes, sous l’égide de SLR. Une partie des enseignantschercheurs des universités s’y était jointe. Aujourd’hui, c’est encore la défense de la recherche qui est en jeu. Les enseignantschercheurs refusent en particulier d’être transformés en enseignants non chercheurs par leurs présidents d’université désormais en mesure de moduler localement les services. Et ce refus est large, dépasse les clivages traditionnels, disciplinaires comme politiques. La mobilisation des professeurs de droit, même dans les temples de l’apolitisme(forcément politique) universitaire, comme par exemple Paris 2 Assas, est particulièrement significative.
Qu’en est-il de la mobilisation étudiante ? Sont-ils concernés et vont-ils suivre votre mouvement ?
La mobilisation étudiante s’étend rapidement. Les étudiants avaient été précurseurs en ce domaine, montrant l’année dernière tous les dangers de la LRU, se mobilisant fortement. Ils ont bien vu que la réforme du statut des enseignants-chercheurs réduirait la qualité de l’enseignement dispensé dans un certain nombre d’universités. Ils sont aussi directement touchés par la réforme calamiteuse des concours de recrutement des enseignants du premier et second degré (ce que l’on appelle la « mastérisation des concours »). Et comme tout cela s’accompagne, première année d’autonomie, de suppressions de postes d’enseignants comme de personnels Biatoss (administratifs, personnels techniques et de service)…
L’université de Limoges est l’une des premières universités de France à s’être « autonomisée ». Quelles sont les premières conséquences de cette autonomisation sur votre campus ?
Le président de l’université de Limoges a devancé l’appel, joué aux bons petits soldats. Une attitude difficile à
comprendre alors que cette université, de taille moyenne (14 000 étudiants), pluridisciplinaire, ne parviendra jamais à se faire reconnaître comme une université d’excellence. L’autonomie est
d’abord financière et, en la matière, c’est le flou le plus total. Plus de souplesse dans la gestion des moyens promettait-on… En réalité, c’est seulement l’autonomie de décider localement des
coupes budgétaires imposées par le ministère qui, symboliquement, dès la première année, a supprimé des postes !
● Propos recueillis par Pierre Jacquemain
Editions du Croquant, collection savoir/agir, 2003.