Service public

Mercredi 18 février 2009 3 18 /02 /2009 19:27

Présentation du système universitaire australien, dans le contexte de la LRU
[ Naomi Toth, 18 décembre 2007 ]

Dans la lettre de cadrage que le Président Sarkozy a envoyée à Valérie Pécresse, le système universitaire « des autres grandes nations développées » est évoqué. Cette référence est largement relayée par les médias. On vante « la qualité » de ces systèmes universitaires, on cite ceux qui sont bien placés dans les classements mondiaux des universités dont on ne questionne pas la validité ni n’explique le fonctionnement. L’implication, plus ou moins explicite, est que le système universitaire français est « à la traîne », et a donc besoin d’une réforme libérale pour être « comme eux ». Je voudrais vous présenter sommairement un des modèles qui a été évoqué récemment dans les débats publics concernant l’université française.

Si j’ai choisi de parler du système universitaire australien, c’est parce que c’est un système peu connu en France et pourtant souvent cité : dans des reportages sur France Info, ou un débat sur France 3, mais aussi largement utilisé comme exemple dans un article d’Eric Maurin sur le site www.laviedesidees.com.

C’est aussi parce que les universités australiennes sont publiques, tout en étant plus au moins « autonomes », dans le sens que veut accorder à ce terme la ministre de l’éducation nationale en France1. C’est-à-dire que ces institutions gèrent leur propre budget, qu’elles gèrent localement leur recrutement et fixent les salaires, qu’elles disposent de la valeur de leurs biens immobiliers, et qu’elles entretiennent des partenariats avec le privé. Il existe bien des universités privées, mais elles sont peu nombreuses et peu importantes à côté des institutions publiques, à la différence de la situation aux Etats-Unis2. Je voudrais relever quelques aspects de ce système qui me semble pertinents par rapport au débat actuel en France sur l’université.

D’abord, l’inégalité entre les institutions. Il n’y a aucune ambition d’égalité de l’offre de formation ni de la qualité de l’enseignement entre les institutions australiennes. Les huit « meilleures » universités se sont regroupées dans un « Group of 8 »3. Il s’agit en fait des universités les plus anciennes et les mieux installées dans les grandes capitales. Dans ces huit universités, le niveau de qualification des enseignants est bien supérieur à la moyenne nationale, et entre elles il y a des accords de validation d’acquis. Leur accès est bien plus difficile que pour les autres universités : les critères de sélection, basés sur les notes en terminale, sont plus exigeants. Il s’agit bien d’un système à plusieurs vitesses.

Sur la question du financement de l’état des universités australiennes, je voudrais faire un petit rappel historique. En 1973 le gouvernement du « Labor », le parti travailliste, a aboli les frais de scolarité liés à l’université, dans un souci d’égalité des chances, s’inscrivant dans une volonté d’ouvrir l’université aux classes ouvrières et aux classes moyennes. À ce moment-là, le financement de l’état représentait environ 90 % des dépenses des universités. En 1989, un autre gouvernement, toujours Labor, a réintroduit les frais de scolarité, à taux fixe, toutes institutions et toutes filières confondues. Ces frais étaient fixés à 1 800 dollars australiens par an, et leur introduction s’est accompagnée de la mise en place d’un système d’emprunts qui permettait aux étudiants de différer le remboursement jusqu’au moment où ils entraient dans la vie active et atteignaient un certain niveau de salaire. Le remboursement s’effectuait par un prélèvement avec les impôts4. Progressivement jusqu’en 1996, la part du financement de l’état a baissé jusqu’à 57 %5. À partir de cette année-là, le nouveau gouvernement, cette fois Liberal, a introduit des changements majeurs dans le financement des universités. Aujourd’hui, la part du financement de l’état est tombée à 41%. Dans certaines institutions, il a chuté jusqu’à 30%6.

Cela ne vous surprendra pas, ce désengagement de l’état en matière de financement s’est accompagné d’une augmentation de frais de scolarité. D’ailleurs, le gouvernement australien affiche clairement sur son site internet que le système d’emprunt pour les études universitaires a pour but de « transférer une proportion du coût de l’éducation supérieure du gouvernement fédéral aux étudiants » dans une situation de « restriction budgétaire » de la part du gouvernement fédéral7. En 1996, avec les réformes du gouvernement Liberal, les frais de scolarité ont été augmentés de 40% en moyenne. Un système à trois « échelons » a été introduit, selon lequel chaque étudiant paie en fonction des revenus qu’il peut espérer gagner à la sortie de ses études. Ainsi, un étudiant en lettres payait environ trois mille dollars par an, un étudiant en droit, un peu plus de cinq mille8. Ce système est toujours en place, mais a connu d’importants changements. Car, maintenant, ce n’est plus l’état qui fixe le montant payé par chaque étudiant : il se contente de fixer un plafond possible par filière. Les institutions elles-mêmes fixent le montant exact. À l’heure actuelle, ces plafonds sont de l’ordre de 4 899 $ par an pour un étudiant en lettres, 7 118 $ par an pour un étudiant en science, en économie, ou pour des études d’ingénieur, 8 070 $ par an pour un étudiant en droit ou en médecine9. Augmentation significative comparée aux chiffres de 1996.

Je voudrais rendre cela un peu plus concret : un étudiant qui souhaite poursuivre des études de droit (5 ans), aura à terme, une dette de l’ordre de 40 000 $ à la fin de ses études, si les frais n’augmentent pas plus. Mais il existe des inégalités entre le poids du financement à supporter par chaque étudiant, car si l’étudiant a la possibilité de payer ces frais au moment de son inscription, il bénéficiera d’un rabais de l’ordre de 25%. Donc, ses études lui coûteront 30 000 $. Et qui peut payer tout de suite ? Les étudiants des milieux favorisés. En plus, depuis 2003, il est possible d’accéder à des « places » universitaires non subventionnées par l’état, c’est-à-dire des « places » échappant aux critères que nous venons de voir. Dans ce cas-là, l’étudiant paie tout le coût de son enseignement, à un tarif qui ne peut pas dépasser 50 000 $10. Ce type d’étudiant n’est pas soumis aux mêmes critères de sélection. C’est-à-dire que, pour entrer dans des filières très demandées, comme médecine par exemple, un étudiant subventionné doit figurer dans le premier centième des étudiants sortant de terminale11. Sauf s’il a les moyens de racheter une place ; dans ce cas, il y a plus de souplesse concernant le niveau requis. Cette mesure, controversée au moment de son instauration en Australie, consolide un système sélectif où l’un des critères est clairement l’argent.

(De nouveaux changements en 2006 ont fait que chaque australien a droit, dans sa vie, à un maximum de sept années d’études subventionnées par l’état. Au-delà, il doit payer plein tarif. Ce qui demeure un peu juste pour terminer des études allant de la licence jusqu’au doctorat. Les conséquences de ces mesures sur la recherche sont à mesurer dans les années qui viennent.)

Cette augmentation des frais d’inscription comme source de financement du système australien s’est traduit par le fait que, globalement, en 10 ans, le poids de la dette étudiante est passé de 4,5 milliards de dollars à presque 13 milliards. Il est difficile d’argumenter qu’un tel système relève de l’accès équitable pour tous. Kevin Rudd, le leader actuel du Labor qui vient de remporter les récentes élections, a estimé que 100 000 australiens ont été exclus du système universitaire pour des raisons financières depuis 200312.

Il est donc manifeste que désengagement financier de l’état s’est accompagné d’une augmentation des frais de scolarité. Et aussi d’une augmentation dans les recettes de l’université de la part des revenus des étudiants étrangers qui contribuent, pour un pourcentage plus élevé, au financement des institutions que les étudiants australiens, car il n’y a pas de place subventionnées pour eux13. D’où l’existence, dans les universités australiennes, de missions de marketing en direction de l’étranger. D’où aussi des scandales récurrents dans la presse australienne concernant des enseignants qui seraient plus « souples » dans leurs exigences de niveaux à l’égard des étudiants venus d’ailleurs.

Les départements de marketing au sein des facultés sont un autre aspect du système australien qui s’inscrit dans son ouverture à la logique du marché. Dans mon université, The Australian National University, qui compte environ 9 000 étudiants, il y avait six personnes employées à plein temps dans le département de marketing et recrutement d’étudiants14. Des voyages en Australie et à l’étranger, de belles brochures, des spots publicitaires à la radio et à la télé faisaient partie des campagnes prévues chaque année. Tout cet argent sort du budget de fonctionnement de l’université. En plus de cela, des postes de marketing existent au sein de chaque UFR, qui sont en concurrence entre elles pour recruter des étudiants. Ainsi l’UFR des relations internationales est en concurrence avec l’UFR des sciences politiques ; l’UFR de psychologie, avec celle de sociologie. Les modules d’enseignement portent des titres qui visent à séduire les étudiants. Des journées d’orientation pour les futurs étudiants sortant de terminale sont tenues et organisées par des personnels chargés du marketing.

Car plus les frais de scolarité augmentent, moins la distinction entre étudiant et client est évidente. Il est utile de rappeler cela quand on parle d’échec à l’université en France. À ce sujet, il est aussi utile de rappeler que la sélection à l’entrée des facultés anglo-saxonnes rend dépourvue de sens une comparaison entre leur taux d’échec et celui qui peut exister dans un système d’ouverture à tout bachelier, tel que le système français. The Australian National University, dans l’année universitaire 2006, n’accordait d’inscription qu’aux candidats figurant parmi les 17% des meilleurs étudiants sortant de terminale15. Pour les filières très demandées, comme on l’a vu, l’entrée peut-être restreinte au premier centième des étudiants sortant de terminale ; là où, en France, tout bachelier a droit à l’inscription à l’université. On ne compare pas des pommes et les oranges, comme on dit en anglais.

S’agissant de la qualité et de l’exigence de ces institutions, il est difficile de comparer ce dernier aspect avec le système français. Les classements internationaux des universités ne sont pas du tout satisfaisants quand on examine leur fonctionnement16. À un niveau personnel, et donc forcément anecdotique, je tiens à préciser que j’ai reçu une éducation en Australie qui m’a beaucoup apporté. Mais pas plus que l’année de M2 que j’ai passée ici à Lille 3. La qualité de l’enseignement n’est pas meilleure parce qu’il coûte plus cher, et le niveau de compétence requis pour passer d’une année à la suivante n’est pas plus élevé.

Comme on vient de voir, l’échec n’est pas une critère de comparaison valable. Trois autres critères de qualité sont souvent utilisés. Si on prend comme indice de qualité le nombre d’heures de cours, le système français n’a aucune raison de rougir. Dans un cursus de lettres et sciences humaines à The Australian National University, institution encensée par un de ces fameux classements mondiaux comme la meilleure faculté australienne et 16e au monde17, un étudiant aura en moyenne entre neuf et douze heures de cours dans les années d’études de licence. Un étudiant en M1 en Sciences Politiques n’a que quatre heures de contact avec un enseignant par semaine en premier semestre (deux séminaires) et aucun cours au deuxième semestre, celui-ci étant consacré à la rédaction du mémoire.

Si on prend comme critère de qualité le niveau de qualification des enseignants, il n’est pas plus élevé en Australie qu’en France, au contraire. En moyenne, 53% des enseignants des facultés australiennes sont titulaires d’un doctorat18. On a autant de possibilité de recevoir des enseignements d’un professeur à la pointe de sa discipline en France, si ce n’est plus. En Australie, le nombre de postes équivalent à « maître de conférences » est en diminution, au profit des postes précaires, souvent occupés par les étudiants. Et d’une manière générale, la précarisation des enseignants, titulaires ou non d’un doctorat, est un phénomène très perceptible.

Dans les débats médiatiques, j’entends souvent mentionner comme critère de qualité, la professionnalisation des diplômes. Cela revient à poser la question de savoir qui doit payer pour la formation professionnelle des employés des entreprises, et s’il relève vraiment du budget public d’assumer cette charge. Mais sur ce point, je voudrais tout de suite relever un paradoxe. En 2005 en France, 95% des diplômés ont effectué au moins un stage dans leur cursus19. Mais la pratique des stages dans les universités australiennes est beaucoup moins répandue, au moins au niveau de la formation initiale. Il n’y aucune obligation d’effectuer un stage lors d’un cursus en lettres et sciences sociales à l’ANU.

Peut-être est-ce parce que les grandes entreprises privées anglo-saxonnes recrutent avec plus de facilité des étudiants issus des cursus généralistes. Exemple : une grande entreprise de consultants en entreprise vient tous les ans dans mon université pour recruter des étudiants à la sortie de la licence. Elle organise des entretiens avec les 10% des étudiants ayant obtenu les meilleures notes en lettres et sciences humaines, sans que ceux-ci aient aucune formation en économie ou gestion. Leurs compétences sont évaluées sur leur capacité d’analyse critique, d’indépendance de pensée, et de qualité d’argumentation, toutes choses qu’ils ont développées dans des cursus de Lettres et de Sciences Humaines : compétences qui semblent plus facilement reconnues qu’elles ne le sont en France. Ainsi la plupart des étudiants en Lettres et Sciences Humaines ne se destinent-ils pas à l’enseignement.

Mais peut-être peut-on expliquer ce « manque de professionnalisation » plus simplement par le fait que les étudiants paient pour leur cours un prix très élevé. L’idée de verser des milliers de dollars pour effectuer un stage non rémunéré ne plaît pas beaucoup. La vaste majorité des étudiants australiens étant salariés à mi-temps pour financer leurs études, ils connaissent déjà bien le monde de l’entreprise. (Par ailleurs, la précarité financière des étudiants australiens, qui les oblige en grand nombre de travailler à mi-temps pendant leurs études, a été dénoncée par les présidents des universités australiennes en février 2007, à la suite d’une enquête approfondie portant sur la vie étudiante.)20

Je voudrais terminer mon intervention en relevant un autre paradoxe21. Au moment où la nouvelle présidente de Harvard prononce un discours d’investiture condamnant l’entrée de la logique du marché dans les universités22, au moment ou le Labor Party vient de gagner des élections en Australie avec un programme axé sur un investissement public élevé dans l’enseignement supérieur et des promesses de le rendre plus accessible au plus grand nombre23, bref, au moment où les pays anglo-saxons prennent acte des dommages infligés par les dérives libérales dans leur système d’enseignement supérieur, la France introduit une « réforme » qui va encore plus loin que les pays anglo-saxons dans la logique libérale, et qui cherche, avec le « Plan de réussite en licence », à diminuer fortement la part du contenu intellectuel des formations universitaires et à dynamiter les bases du savoir dans les universités françaises au profit d’une « professionnalisation » à courte vue et sans preuve aucune de sa réelle efficacité quant à l’insertion dans le monde du travail.

Je crois que tout le monde ici est d’accord sur le besoin de réforme des universités françaises. Mais je rejoins le titre de l’article de Jean Fabbri publié dans le Monde le 29 novembre : « La réforme, oui, mais pas celle-là. »

 

Naomi Toth, membre du Collectif SLU Lille 3.




1. Au sujet de l'usage du mot « autonomie » dans le contexte des débats actuels, voir l'article d'Anne Berger, « La loi Pécresse et le modèle américain », Libération, jeudi le 20 décembre 2007 [et en ligne sur Fabula].

2. En Australie, les deux universités privées les plus importantes sont Bond University et The Australian Catholic University. Aux Etats-Unis, les « Ivy League » sont toutes des institutions privées. Pour plus d'information sur le financement des universités américaines et le rapport entre universités publiques et privées aux Etats-Unis, voir l'article de BusinessWeek, 10 décembre 2007 : « The dangerous wealth of the Ivy League »,

3. http://www.go8.edu.au/

4. http://www.aph.gov.au/library/intguide/SP/HECS.htm

5. « Selected Higher Education Finance Statistics 1995 » publié par le Department of Employment, Education, Training and Youth Affairs, Australian Government

6. « Finance 2006 : Financial Reports of Higher Education Providers, October 2007 » publié par le Department of Education, Science and Training, Australian Government.

7. http://www.aph.gov.au/library/intguide/SP/HECS.htm

8. ibid

9. http://goingtouni.gov.au/

10. http://www.goingtouni.gov.au/Quickfind/PayingForYourStudies/...

11. Chiffre qui varie selon l'année et l'institution, mais le niveau requis pour l'entrée en médecine tourne autour d'un UAI (University Admission Index) de 99.

12. http://www.alp.org.au/media/0107/spe230.php

13. « Finance 2005 : Financial Reports of Higher Education Providers, October 2006 » publié par le Department of Education, Science and Training, Australian Government. 15% de la revenue des universités vient des frais de scolarité des étudiants étrangers ; 14% vient des frais de scolarité d'étudiants australiens occupant des places subventionnés.

14. Il y avait six personnes en 2001.

15. http://www.goingtouni.gov.au/CourseDetails.htm?CourseId=98233...

16. Ce n'est pas le but de cette présentation de montrer et critiquer le fonctionnement de ces classements, dont les plus connus sont celui du 'The Times Higher Education Supplement' et celui de l'université de Jiao Tong, Shanghai. Voir à ce sujet l'étude de la situation des universités néo-zélandaises par rapport à ces classements, qui comprend une analyse critique de ceux-ci : Simon Marginson, présentation au 'Annual New Zealand International Education Conference' 8-10 août 2007, Christchurch, Nouvelle-Zélande : http://www.cshe.unimelb.edu.au/people/staff_pages/Marginson/...

17. The Times Higher Education Supplement, classement de 2007, où l'ANU est classé 16e au monde, la seule institution australienne de figurer parmi les 20 premières.

18. Chiffres du « Group of 8 »

19. Le Monde, « Economie », mardi 4 décembre 2007

20. Voir http://www.universitiesaustralia.edu.au/documents/publications/...

21. Il y a beaucoup d'autres points que j'aurais aimé aborder, notamment la situation de la recherche et la diminution, voire la disparition, de disciplines qui n'ont pas su trouver de financement privé, mais le temps me manque.

22. Voir l'article publié dans The New York Times, le 13 octobre 2007, « First Woman Takes Reins at Harvard »

23. Le programme du Labor mettait l'accent sur trois points : les contrats de travail, l'environnement, et l'éducation, avec une forte attention donnée à l'enseignement supérieur. http://www.alp.org.au/

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Mardi 17 février 2009 2 17 /02 /2009 23:19

Nous ne voulons pas d’un « marché de la connaissance » !


Appel à une mobilisation européenne contre la stratégie de Lisbonne en matière d’enseignement supérieur et de recherche (1)

Le prochain sommet de printemps des chefs d’État et de gouvernement de l’Union européenne se tiendra les 19 et 20 mars 2009. À l’ordre du jour de ce Conseil européen figurent comme points prioritaires l’évaluation et la poursuite de la stratégie de Lisbonne amorcée en 2000 qui, entre autres, encadre les politiques engagées actuellement dans tous les pays membres pour « moderniser » les systèmes nationaux de recherche et d’enseignement (primaire, secondaire, supérieur, « formation tout au long de la vie »).


L’ambition affichée d’une « société de la connaissance » ne peut être qu’encouragée lorsqu’elle est un pari sur l’éducation et la recherche comme biens publics, qu’elle garantit la démocratisation de l’accès au savoir, qu’elle permet aux citoyens l’analyse critique raisonnée des choix scientifiques et techniques qui leur sont proposés. Mais l’orientation prise actuellement est tout autre : elle réduit ce projet à la construction d’un « marché commun de la connaissance » dont nous constatons partout les conséquences délétères en termes d’affaiblissement de l’indépendance scientifique, de déstructuration du système de recherche publique, de renforcement du pouvoir des entreprises, de précarisation massive des conditions de travail et d’étude, de creusement des inégalités face au savoir, d’éloignement des citoyens des choix scientifiques et techniques qui les concernent.


Depuis quelques années, avec une intensité croissante, des mobilisations de grande ampleur, portées par les lycéens, les étudiants, les personnels de l’éducation et de la recherche, et plus largement par le mouvement social, se sont multipliées en Europe. Elles expriment fortement l’exigence d’un secteur public de l’éducation et de la recherche qui ne soit pas construit sans débat démocratique et qui s’affranchisse de la soumission au marché concurrentiel.


C’est pourquoi nous appelons tous les citoyens européens à se mobiliser les 18, 19 ou 20 mars 2009, dans tous les pays membres et au-delà, au sein des universités, des laboratoires et dans la rue,

CONTRE la mise en marché des activités éducatives et scientifiques,

CONTRE la mise en compétition généralisée des populations et des territoires,

POUR un service public de l’enseignement supérieur et de la recherche, démocratique et émancipateur.

Premiers signataires :

> Association pour la Taxation des Transactions financières pour l’Aide aux Citoyennes et citoyens – Attac

> Fondation Sciences Citoyennes

> Sauvons La recherche – SLR

> Sauvons L’Université – SLU

> Syndicat National des Chercheurs Scientifiques – SNCS

> Syndicat National de l’Enseignement Supérieur – SNESUP

> Union des Familles Laïques – UFAL

(1) Ce texte est traduit en anglais, en allemand, en espagnol, en grec, en néerlandais, en catalan.

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Lundi 16 février 2009 1 16 /02 /2009 19:23

Pierre Jourlin, enseignant à l'Université d'Avignon fait part de ses réflexions

Ce texte n'aborde pas les motifs de la grève actuelle, ils sont largement répercutés dans les médias, dans les assemblées générales, etc. Par contre, de nombreux collègues et étudiants se posent la question des modalités d'action et sont dubitatifs quant à l'efficacité d'un mouvement de « grève » effectif. Dans le contexte d'un service public d'état et en particulier des établissements de recherche et d'enseignement supérieur, ce questionnement est vraiment naturel et légitime. Je vais donc tenter dans ce document de défendre la grève comme moyen d'action indispensable pour lutter contre les réformes en cours,pour les personnels, comme pour les usagers.

 

Un moyen d'action archaïque ?

Les premiers écrits relatant un mouvement de grève ont été découvert sur des papyrus datant de l' Egypte des pyramides et des pharaons. Mais aujourd'hui la plupart des conflits trouvent leur origine dans un système socio-économique correspondant à un modèle similaire : une ultra-minorité possède la quasi-totalité des richesses et des pouvoirs, alors que l'écrasante majorité produit ces richesses mais n'obtient en retour que ce qui lui permet de survivre et de se reproduire.

La grève est un moyen d'action ancien, mais reste toujours le moyen le plus efficace pour lutter contre un modèle socio-économique qui en plusieurs millénaires, n'a pas changé sur le fond.

La grève dans une entreprise.

Dans une entreprise privée ou publique, la grève est un moyen de résoudre les conflits dont la logique est relativement simple à décrire :

L'intérêt de l'entreprise est de maximiser les profits et minimiser les pertes. La principale source de profit provient du travail fourni par ses salariés. La principale source de perte provient du salaire qu'elle doit verser à ses salariés. A titre indicatif, la part salariale en France en 2005 était de 57,2%, c'est à dire que 57,2% des richesses produites dans le pays (PIB) est revenu aux salariés. L'intérêt primitif de l'entreprise amène naturellement sa direction à maintenir les salaires au plus bas et à augmenter au maximum la productivité des salariés (ce qui la plupart du temps a des conséquences tragiques sur leur conditions de travail).

Lorsque les salariés sont en grève dans une entreprise, ils espèrent que les pertes causées par le mouvement de grève soient jugées par la direction de l'entreprise comme plus importantes que le coût induit par une réponse positive aux revendications des salariés.

L'argument anti-grève traditionnel dans ce contexte – souvent porté par les cadres de l'entreprise est « la concurrence est rude, nous sommes tous dans le même bateau, si nous accédons à vos revendications, la concurrence nous forcera à mettre la clef sous la porte / délocaliser dans des pays à faible coût de main d'oeuvre ». Tant que les livres de comptes des entreprises ne seront pas ouverts, cet argument ne peut être ni démontré, ni réfuté mais la peur qu'il engendre chez les salariés en fait un argument relativement efficace... pour autant que la peur de conserver son emploi dans les conditions existantes ne soit pas supérieure !

La grève dans un service public.

Un service public génère des profits de façon indirecte et généralisée. Par exemple, la productivité des salariés dans pays est bien évidemment corrélée avec son niveau de santé et son niveau d'éducation. Les recettes de l'état se font en partie sur les profits générées par les entreprises et on peut penser que la problématique est strictement la même que dans le cas d'une entreprise : minimiser le coût du service public tout en maximisant la part du profit généré par les entreprises grâce à ce service.

Mais le service public, s'il profite indirectement aux entreprises, profite aussi généralement à la population. Lorsque l'état est dirigé par les intérêts des grands groupes financiers et industriels, il est donc tenté de réduire tous les coûts « inutiles » des services publics, de limiter le service public à ses aspects les plus rentables. Inutile de soigner la population à « faible niveau d'employabilité ». Restreindre le service public de formation aux secteurs ou la demande en personnel plus importante que l'offre.

Mais dans un mouvement de grève du service public, les pertes pour l'état sont très difficiles à quantifier. Le milieu hospitalier n'ose pas interrompre les soins pour des raisons simplement humaines. Les parents d'élèves s'organisent pour travailler malgré les grèves enseignantes. En général, les grèves de formateurs n'auront de répercutions économiques que plusieurs années plus tard et une infirme minorité de la population sera en capacité de relever ces répercutions.



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