Mercredi 3 février 2010
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"La réforme des retraites pourrait être l'occasion de mouvements sociaux d'ampleur"
© REA
Dans une interview à Capital.fr, Bernard Thibault, le secrétaire général de la CGT
estime que la réforme des retraites pourrait engendrer des mouvements sociaux d'ampleur. Le leader de la CGT réfute les chiffres "farfelus" avancés par François Fillon sur le montant des
déficits des régimes de retraite et regrette que le Premier ministre noircisse le tableau pour faire passer des réformes drastiques. Sur le million de chômeurs arrivant en fin de droit cette
année, Bernard Thibault craint que le gouvernement ne fasse pas le moindre geste et il prévient : "le gouvernement est en train de préparer un plan d'extrême rigueur, qu'il mettra en œuvre après
les élections régionales". Il en appelle donc à l'unité syndicale et tacle au passage Jean-Claude Mailly, le secrétaire général de FO.
Capital.fr : Grèves à la SNCF et à la raffinerie de Total à Dunkerque, séquestration de cadres chez Pier Import… le
climat social est-il à nouveau en train de se dégrader ?
Bernard Thibault : Le climat social reste très lourd. Même si les conflits sociaux ne font pas la une du 20 heures, le mécontentement des Français n'a pas diminué. Les choix économiques du
gouvernement sont très mal perçus par la population et les décisions en préparation risquent d'entraîner très rapidement une forte période de turbulences. La réforme des retraites pourrait ainsi
être l'occasion de mouvements sociaux d'ampleur. Les salariés ont le sentiment d'être victimes d'une crise dont ils ne sont pas responsables et le gouvernement va maintenant leur présenter
l'addition au niveau des retraites.
Capital.fr : Pourtant la conjoncture économique tend à s'améliorer. Le gouvernement a récemment relevé ses
objectifs de croissance…
Bernard Thibault : Je suis particulièrement surpris de l'optimisme de Nicolas Sarkozy lorsqu'il décrète la baisse à venir du chômage, alors que les pronostics, au sein même des cabinets
ministériels anticipent la destruction de 300.000 emplois supplémentaires en 2010. Ce n'est rien de plus que de la communication politique. Mais le gouvernement se décrédibilise en annonçant des
chiffres qui ne correspondent pas à la réalité vécue par les Français. Non, le chômage ne baisse pas en France. Il est très facile de manipuler les statistiques. Un exemple : aujourd'hui 200.000
Français sont en contrat de transition professionnelle. Ils sont donc sortis des chiffres du chômage, mais n'ont pas d'emploi, pour autant.
Capital.fr : Un million de chômeurs arrivent en fin de droit cette année. Xavier Darcos a estimé que c'est à
l'Unédic de régler le problème. Que préconisez-vous ?
Bernard Thibault : Cette situation résulte à la fois de la crise mais aussi de l'application de la convention Unédic, signée l'an dernier par un seul syndicat - la CFDT - et avalisée par
le gouvernement. Ce dernier ne peut donc pas se dédouaner. Mais à entendre les ministres marteler tous les jours qu'il faut réduire les dépenses publiques, je crains que le gouvernement ne fasse
pas le moindre geste pour ce million de Français. Ce sera donc un des grands sujets dont nous débattrons le 15 février, lors de la réunion entre Nicolas Sarkozy et les partenaires
sociaux.
Capital.fr : La réforme des retraites sera aussi un des sujets phares le 15 février…
Bernard Thibault : Nous souhaitons avoir des précisions sur l'agenda et la démarche que compte suivre le gouvernement. Je crains en effet qu'il tente de passer en force et réédite «
l'exploit » des dernières réformes des retraites : en 1993 et 2003 les textes avaient été votés en plein été!
Capital.fr : De plus en plus de responsables estiment indispensable de repousser l'âge légal du départ en retraite.
La position de la CGT, qui s'y oppose, est-elle tenable?
Bernard Thibault : La CGT s'oppose et s'opposera à toute remise en cause du droit accordant le départ à la retraite à 60 ans. Je réfute les arguments mis en avant par certains dirigeants
politiques. Non, l'allongement de la durée de vie n'impose pas forcément un allongement de la durée au travail. Surtout dans un contexte où le travail est rare. Comment voulez-vous mener
sérieusement une réforme des retraites efficace alors que le taux de chômage des seniors est en France l'un des plus élevé d'Europe et que les jeunes ont du mal à entrer sur le marché du travail
?
Capital.fr : N'y a-t-il pas urgence à agir ? François Fillon estime qu'il manquera 100 milliards par an à l'horizon
de 2050 pour financer le système des retraites…
Bernard Thibault : Les projections financières de François Fillon sur les retraites sont farfelues. Elles n'émanent d'aucune donnée officielle. Le seul objectif du Premier ministre est de
noircir le tableau à outrance pour faire passer des réformes drastiques. Comment aujourd'hui le gouvernement peut-il chiffrer le coût des retraites en 2050, tandis qu'il peine à évaluer la
croissance ou le taux de chômage pour 2010 ? Ce n'est pas raisonnable.
Capital.fr : François Fillon a récemment déclaré qu'il faudrait aussi revoir le mode de calcul des pensions dans la
fonction publique…
Bernard Thibault : Le Premier ministre use de vieilles ficelles, qui visent à opposer les catégories de salariés en surfant sur de fausses évidences. Les Français doivent savoir que les
revenus entrant dans le calcul des pensions ne sont pas effectués sur les mêmes bases dans la fonction publique et dans le privé. Il serait aberrant de laisser croire qu’en touchant aux droits
dans le secteur public, cela résoudrait le problème de l’avenir des retraites dans le privé. Les fonctionnaires ne sont pas des privilégiés, contrairement à ce qu'essaie de nous faire croire le
gouvernement.
Capital.fr : Que propose la CGT pour rétablir l'équilibre des régimes des retraites ?
Bernard Thibault : Aujourd'hui nous consacrons l'équivalent de 12% du PIB aux retraites, il n'est pas aberrant que ce taux augmente encore. Nous souhaitons aussi trouver des ressources
supplémentaires en élargissant l'assiette des cotisations et donc en taxant des revenus comme l'épargne salariale par exemple. Il faut aussi aborder le sujet de la pénibilité au travail et faire
supporter le coût des départs anticipés aux seules entreprises. Je regrette que le gouvernent ne prenne pas ce sujet à bras le corps. Depuis 2005 les négociations sont dans l'impasse. Or on
oublie souvent que l'espérance de vie peut varier de 7 années selon le métier exercé.
Capital.fr : Le conseil d'orientation des retraites rendra son rapport en avril… Faut-il y voir le report de
mauvaises nouvelles après les élections régionales ?
Bernard Thibault : Tout à fait et d'ailleurs lors de la conférence sur les déficits, Nicolas Sarkozy a annoncé qu'une série de mesures destinées à réduire les dépenses publiques seraient
dévoilées début avril. Le gouvernement est en train de préparer un plan d'extrême rigueur, qu'il mettra en œuvre après les élections régionales. C'est pourquoi les syndicats doivent se concerter
et faire preuve d'initiatives.
Capital.fr : FO ne participera pas à l'intersyndicale que la CGT tente de réactiver. L'unité s'annonce
difficile…
Bernard Thibault : FO cherche à compenser par le verbe son absence sur le terrain. Je regrette cette décision car les salariés aspirent dans le contexte actuel à une unité des syndicats et
non à une guéguerre stérile. FO est dans une stratégie solitaire qui ne peut que faire le jeu du gouvernement.
Propos recueillis par Frédéric Cazenave